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Décharges proches des cours d’eau : un sujet à défricher

Terrain de l'ancienne décharge de Thouars
Par Hugo MESLARD-HAYOT le 18/02/2024
1ère Mise à jour (MAJ) le 22/02/2024
La France multiplie les engagements pour protéger le milieu aquatique contre les déchets, les microplastiques et autres polluants. Elle a lancé un plan national de réhabilitation d'anciennes décharges littorales en 2022. D'autres décharges, proches des cours d'eau, font moins l'objet d'attention. Quelques acteurs s'aventurent sur ce sujet difficile à approcher.

Déversement de déchets dans l'eau en France, de l'autorisé à l'interdit

Fut un temps où le déversement à la rivière était la norme, c’était le Moyen-Âge. Plus proche de nous, au siècle dernier la réglementation n’a cessé de se muscler depuis les années 1960 notamment dans le but de prévenir les atteintes à l’environnement et aux populations. À ce sujet, voici ce que disait Dominique PIN en 1993, ex directeur de Sita (devenu Suez) « Au début des années 1960, un arrêté préfectoral pour une décharge contrôlée tenait sur deux pages. Aujourd’hui, il peut compter plus de cinquante pages. ». 1 Aussi au XXe siècle, le rejet en rivière ou en mer étaient encore autorisés. Dans son livre de 2005, la chercheuse Sabine Barles expliquait que le rejet en mer comme « au torrent » furent interdits en 1937, mais dans les années 70, il était toujours employé. Par exemple, en 1923 à Nice, les ordures étaient « emmenées, tous les deux jours, à l’aide d’un chaland qu’un petit remorqueur traîne jusqu’à environ 8 kilomètres du rivage. Mais les ordures reviennent souvent vers la côte de la baie des Anges, le long de la promenade des Anglais" selon le livre de la chercheuse. Ironie de l’histoire, la France avec le Costa Rica accueilleront près de cent ans plus tard, à Nice, en 2025, la 3e Conférence des Nations unies pour les océans. Désormais l’heure est à la protection de l’océan et des cours d’eau.

Pour protéger le milieu aquatique, la France s’est donc engagée tous azimut. Lors du « One Ocean summit » de Brest, en février 2022, le Président E. Macron annonçait vouloir « résoudre le problème » des décharges littorales en dix ans. Une Haute fonctionnaire, Dominique Dron avait vu plutôt juste dans sa prospective écrite en 1997 « la problématique de la gestion des stocks accumulés et celle des sols pollués et des décharges fermées devrait prendre de plus en plus d’importance à l’horizon 2010 ». Le sujet a été fortement politisé une dizaine d’années après donc. Les parlementaires P. Bolo et A. Préville avaient été plus loin dans leur rapport OPECST de 2020 visant la pollution plastique. Une recommandation était de mettre en place un plan visant l’ « élimination progressive » de toutes les anciennes décharges 2. Rien de tel n’a été fait depuis. Le coût ne serait pas le même en cas de plan de réhabilitation global. Par contre, le nombre d’anciennes décharges littorales recensées dans le cadre du plan précité a doublé. Il était de 55 en 2022 et il est désormais de 110 en 2024. Selon l’Ademe, il va augmenter d’une dizaine de décharges par an. Si des décharges sont localisées proches de cours d’eau côtiers, aucun plan n’existe spécifiquement pour les décharges de bord de cours d’eau.

Outre les actions citées ci-dessus, la France s’est aussi engagée à atteindre « zéro plastique en mer d’ici 2025 » dans le plan biodiversité 2018, objectif lui-même retranscrit dans le Plan d’action « Zéro déchet plastique en mer » (2020-2025). Ce plan implique des actions à tous les niveaux : sur terre, dans les cours d’eau, dans les réseaux d’eaux pluviales et usées, dans les ports, sur le littoral et en mer. Il vise à réduire l’apport de macro et micro-déchets, notamment plastiques, vers les mers et les océans d’ici à 2025. Ses actions portent en priorité sur la prévention des déchets et la sensibilisation des citoyens et des acteurs publics et économiques. Cette feuille de route inclut donc des actions sur les cours d’eaux pour prévenir et réduire le rejet de déchets dans le milieu marin. Les cours d’eau étant des vecteurs de transferts plus ou moins importants de déchets vers les mers et océans. Il apparaît incohérent qu’aucun plan sur les décharges de bord de cours d’eau n’existe à l’heure actuelle. Contacté pour cet article, l’Ademe dit ne pas avoir de mission sur ce sujet. D’autres acteurs non étatiques tentent tant bien que mal de s’intéresser aux décharges de bord de cours d’eau.

Quels impacts sur le milieu aquatique ? tentatives d’explications.

Les décheticiens a contacté Johnny Gaspéri qui est directeur de recherche au laboratoire eau et environnement de l’université Gustave Eiffel de Nantes, il est spécialisé sur les microplastiques. Pour J. Gaspéri, « il n’y a pas forcément d’études qui permettent d’apprécier l’impact des décharges » mais des projets de recherche se montent pour regarder comment les plastiques vieillissent dans le massif de déchets et il se félicite de la prise de conscience de ce problème.

Le chercheur s’interroge sur la manière dont la rivière serait contaminée au vu du nombre de sources potentielles de pollution et quelle serait la part de la pollution liée à la décharge au regard de toutes les autres sources de contaminations (rejets d’eaux usées, rejets d’eaux pluviales, sédiments, air, érosion des terres agricoles…).

D’après le scientifique, l’eau est le facteur principal qui explique la lixiviation 3 de microplastiques dans les anciennes décharges. Selon lui, le relargage dans l’eau des macro et microplastiques au sein de ces décharges se fait soit :
- via l’affaissement, l’érosion des berges ;
- via la fragmentation dans la décharge, et la lixiviation transfère les microplastiques de la décharge à la rivière.

J. Gaspéri affirme qu’ « En cas de présence de nappe alluviale, celle-ci peut interagir avec la décharge au-dessus. Cette interaction sera fonction, notamment de l’étanchéification du fond et du dessus de la décharge.

L’infiltration de l’eau de la nappe éventuellement chargée de plastique impactera alors la rivière adjacente. La vitesse de déplacement de l’eau dans la décharge peut jouer sur la lixiviation de microplastique. » Concernant les nappes alluviales jouxtant les cours d’eau, le rapport 2023 de l’IGEDD 4 sur le sujet émergent des polluants PFAS 5 indiquait quelques points noirs diffusant ponctuellement des PFAS qui touchent « principalement les nappes alluviales ». Selon ce rapport, cela illustre « une origine essentiellement ponctuelle des PFAS via des rejets en rivières ». Peut-être que les décharges y participent. D’après ce rapport IGEDD et celui du député Modem Isaac-Sibille de 2024, l’eau de boisson et l’alimentation semblent être les principales voies d’exposition aux PFAS de la population générale.

En fin d'entretien, J. Gaspéri énonce des pistes pour caractériser la pollution liée à une décharge en bord de cours d’eau « Pour mettre en évidence l’impact d’une décharge de rivière, il faut peut-être prendre l’eau de la nappe qui est en dessous de la décharge » (s’il y a une nappe). Sur le plastique « cela peut être d’estimer une quantité de plastique par unité de sol sur la berge érodée, ou encore de différencier l’amont et l’aval de la rivière. Et le chercheur de conclure « Les scientifiques se posent encore des questions ».

Se focaliser sur les « sujets montants » des microplastiques ou des PFAS ne doit pas aveugler sur l’ensemble des potentiels autres polluants relargués dans le milieu (aquatique ou non). Selon les anciennes décharges, la composition des déchets pouvait fortement varier selon qu’elle acceptait des déchets ménagers et/ou industriels ou encore selon l’ancienneté des dates d’exploitation. Les déchets ont eu une composition variée qui n’était pas la même dans les années 1960 et les années 1990. En termes de polluants, il peut y avoir des métaux lourds issus de piles, batteries, de DEEE 6… Dans un livre de 1991, voici ce qu’écrivait le chercheur et économiste Gérard Bertolini sur les plastiques mis en décharge autrefois, ils « peuvent libérer les métaux lourds contenus dans nombre d’adjuvants » 7. Tout un cocktail de substances réside dans une décharge. Ce qui enjoint scientifiques et citoyens à commencer à se saisir de ce sujet problématique.

Surfrider commence à s'intéresser aux décharges de bord de cours d'eau

Si le sujet des décharges littorales a été pris à bras-le-corps par l’Etat, sur notre sujet des décharges de cours d’eau « Tout le monde se rejette la balle » pour financer la réhabilitation selon Sabine Allou, cheffe de projet environnemental au sein du pôle expertise environnemental océan et rivières de l’ONG européenne Sufrider, dont le siège est à Biarritz. Sabine Allou commence à défricher le sujet. L’ONG qui travaille historiquement sur les océans et la qualité de l’eau (pollution chimique, bactériologique…) cherche un positionnement sur ce thème (engage-t-elle des moyens ? mobilise-t’elle ses bénévoles ? …). Parmi les idées de l'ONG il y a notamment celle d’alerter les collectivités pour les aiguillonner afin d’agir pour réhabiliter des anciennes décharges. Il y a aussi la volonté d'avoir un suivi post-réhabilitation. Quoi qu'il en soit, le but affirmé de l'ONG est d’avoir un impact national.

Selon Sabine Allou, « Surfrider travaille sur les déchets en rivière depuis 2014. » mais c’est depuis l’année dernière que Sufrider a commencé à s’intéresser à ce sujet des décharges de bord de cours d’eau (sources de financement, moyens techniques de réhabilitation…). Surfrider est « dans une phase de travail où elle recherche des informations » pour guider les bénévoles notamment. L’ONG souhaite que les solutions émergent des bénévoles locaux. Pour les aider à trouver des décharges, Sabine explique que l’ONG « a rédigé une fiche pour savoir comment identifier ces décharges de bord de cours d’eau." 8

Vue aérienne de l'ancienne décharge de Thouars (79) en 1980, proche d'un méandre du Thouet et de jardins familiaux

Il faut dire que l’ONG Surfrider est bien située pour étudier le sujet. Dans les Pyrénées-Atlantiques (64), le Gave de Pau a 56 anciennes décharges identifiées le long de son cours (France 5, 2024). D’après Sabine Allou, « il y en a 15 sur le territoire de l’agglomération de Pau ». Sabine Allou précise que certaines ont été réhabilitées, « par exemple celle de Bordes ». Elle a été réhabilitée avec une majorité de fonds européens FEDER (4 millions d’€ fonds) et 100 000 € de l’entreprise Safran nous dit la cheffe de projet. Dans le recensement fait par les décheticiens en Indre-et-Loire, six ont été identifiées comme des décharges jouxtant des cours d’eau 9. Des décharges plus importantes que celles d'Indre-et-Loire sont plus ou moins proches du Thouet et de ses affluents dans les Deux-Sèvres (79). L’ancienne décharge de Parthenay, devenu un terrain de motocross, jouxte le Gerson, affluent du Thouet. L’ancienne décharge de Thouars, devenu une déchèterie (fermée depuis) borde le Thouet. A Saumur, l’ancienne décharge, devenue une centrale photovoltaïque (c’est courant), est à quelques centaines de mètres du même Thouet.

La France a l'un des réseaux hydrographiques parmi les plus importants d'Europe. Elle a aussi la volonté de protéger le milieu aquatique, de réduire les déchets sauvages. Alors, il se peut que les anciennes décharges proches des cours d'eau arrivent prochainement garnir l'agenda politique.

  1. l'arrêté du 9 septembre 1997 marqua un nouveau durcissement des normes pour l'enfouissement : surveillance des normes de rejets, géomembranes obligatoires...[]
  2. Le récent rapport du député Modem Isaac-Sibille sur les PFAS recommandait de dresser un état des lieux exhaustif de toutes les pollutions aux PFAS. Les anciennes décharges peuvent être une source.[]
  3. Le lixiviat est aussi appelé trivialement « jus de décharge ». C’est un liquide chargé en polluant qui est épuré ou non selon l’âge de la décharge. Dans un rapport du BRGM, ce dernier indiquait qu’il y avait moins de PFAS dans les lixiviats que dans les eaux usées de station d’épuration.[]
  4. Inspection générale de l’environnement et du développement durable.[]
  5. Les PFAS regroupe des milliers de molécules probablement (décompte encore incertain). Ils sont produits depuis les années 1950 à l’échelle industrielle et font l’objet récemment d’actions pour juguler leur présence en Europe et en France.[]
  6. déchets d'équipements électriques et électroniques[]
  7. Colorants (pigments) et stabilisants du PVC non alimentaire : plomb, chrome, manganèse, mercure, zinc, cuivre, titane… Ces métaux lourds pouvaient se retrouver dans d’autres produits enfouis, batteries/piles, EEE, tubes cathodiques de téléviseurs, métaux lourds de mâchefers enfouis dans certaines décharges jusqu’à une certaine époque.[]
  8. Les décheticiens a participé à ce travail.[]
  9. Mettray, Rillé, Lignières-de-Touraine, Bréhémont, Nazelles-Négron, St-Antoine-du-Rocher.[]
Nota bene : cet article a été publié à une date qui correspondait peut-être à l’époque à un contexte différent de celui d’aujourd’hui. Les informations qu'il vous propose ne sont peut-être plus à jour. En cas d’erreurs ou d’inexactitudes, merci d’aider à les corriger en me communiquant vos remarques et commentaires.
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18/04/2024MESLARD-HAYOT Hugo
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