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Côtes-d'Armor, sous le décor, les anciennes décharges littorales. Zoom sur Tréguier.

Rédigé le 04/09/2022 par : Hugo MESLARD-HAYOT
Actualisé le 04/09/2022 par :
Le 11 février dernier, lors du sommet du One Ocean Summit organisé à Brest, le Président Emmanuel Macron a dit vouloir « régler » le problème des anciennes décharges littorales identifiées, et cela « dans la décennie ». Depuis l’inventaire s’est étoffé d’une dizaine de décharges. La Bretagne est concernée et plus particulièrement les Côtes-d’Armor. Focus sur l’ancienne décharge de Tréguier avec des acteurs concernés.

Les Côtes-d'Armor en tête des départements avec des anciennes décharges littorales

Ah les Côtes-d'Armor, ses Cap d'Erquy et de Fréhel, la baie de Saint-Brieuc, sa côte de Granit rose, son temps clément l'été (une rareté désormais), sa cité médiévale de Dinan, ses plages de galets, de sable, le ressac et l’écume des vagues... L'envers du décor idyllique c'est aussi que ce département a le record d'anciennes décharges littorales recensés par le BRGM 1sur son trait de côte.

Dans le cadre du plan d’actions « zéro déchet plastique en mer » (2020-2025), la France s’est engagée à résorber les anciennes décharges littorales identifiées par l’inventaire préalable (décharges à moins de 100m du trait de côte) 2. Celles-ci présentent des risques de relargage de déchets en mer du fait des phénomènes d’érosion et de submersion marine accentués par le dérèglement climatique et notamment la hausse du niveau des mers.

Schéma du BRGM (page Géorisques)

Le premier inventaire publié en février 2022 faisait état de 55 anciennes décharges littorales. Le second publié en juillet 2022 faisait état de 67 unités.  Sur ces 67 anciennes décharges, les Côtes-d'Armor arrivent en tête avec 19,4 % des anciennes décharges inventoriées (13 unités). Ensuite, la Seine-Maritime et le Finistère se partagent la 2e et 3e place avec 11,9 % des décharges inventoriées (8 unités). Le Finistère a donc moins de décharges littorales recensé alors qu’il possède un trait de côte plus important que son département voisin dont il est question ici (Milieu Martin France, 2021). Le Finistère a également une population plus élevée que les Côtes d’Armor depuis la seconde guerre mondiale selon les données de Wikipédia. Ce qui potentiellement donne une plus grande production de déchets et un plus grand enfouissement. La Bretagne fait l’objet d’inventaires « très complets » selon le guide du BRGM (cité plus loin) à contrario de la Normandie et de la Nouvelle-Aquitaine. C’est aussi pour cela qu’elle est très citée dans l’inventaire. Pour les territoires ultramarins, c'est la Martinique qui arrive en pôle position avec 6 anciennes décharges. Ce territoire comme celui de la Guadeloupe sont plus fortement exposés au risque sismique, pouvant engendrer des mouvements du massif des déchets enfouis.

Le cas Tréguier, sous le bosquet, la décharge. Des habitants se souviennent.

Tréguier, est une commune costarmoricaine d’un peu plus de 2000 âmes. Elle a son charme avec son centre-ville pavé, sa cathédrale impressionnante, ses maisons à colombage. Elle est labellisée « petite cité de caractère »®. C’est aussi par ailleurs la ville natale de l’illustre écrivain Ernest RENAN. Éloigné du centre-ville touristique, les décheticiens s’est rendu sur un lieu moins prisé des visiteurs, l’ancienne décharge de Tréguier, retenue dans l’inventaire du BRGM. Un inventaire et une éligibilité au diagnostic et à la réhabilitation que la commune de Tréguier a découvert en même temps que tout le monde. Selon la commune, l’Etat via la préfecture ne l’a pas avisé car eux-mêmes étaient en attente de l’inventaire.

Photo historique du panneau de l'ancienne décharge de Tréguier.
"Les ordures doivent être déchargées le plus loin possible dans la décharge"

L’ancienne décharge est impossible à détecter si l’on ne l’a pas connue ou si l’on n’a pas fait de recherches sur son sujet. Elle est située route de Sainte-Catherine, elle jouxte cette route. L’endroit est bucolique, calme, joli diraient certains. Le terrain est garni d’arbres et arbustes de différentes espèces, des chênes, des bouleaux, des noisetiers… Un chemin longe ce bosquet, et de l’autre côté c’est un champ de maïs qui la borde. Pourtant sous ce paysage enchanteur, c’est un décor moins glamour qui sommeille. Par ailleurs, aucun panneau n’informe sur la présence d’une ancienne décharge ici.

Le sentier qui longe l'ancienne décharge (à gauche)

L’ancienne décharge littorale de Tréguier a eu une activité qui a cessé en 1984 selon l’inventaire du BRGM. La date de début d’activité n’est pas connue selon ce même inventaire. La date de fin d'activité est pourtant erronée selon plusieurs sources. Des habitants de la commune rencontrés ont pu témoigner sur l’activité de cette ancienne décharge 3. Des habitants ont montré un article de journal qui était daté au crayon de bois d’« août 1991 ». Cet article évoque des habitants en colère contre le dépotoir où la municipalité et des habitants venaient brûler leurs déchets sur « le cratère ». Le site de l’IGN « remonter le temps » et sa rubrique « télécharger » permet de se rendre compte de l’état du terrain après 1984. Les sélections des années 1988 et 1992 laissent entrevoir un terrain dégradé, qui présuppose la présence d’activités. Il y a bien eu des dépôts de déchets sur ce site après 1984. Et, comme expliqué, plus loin, la durée d’exploitation supérieure à 10 ans est un sous-critère du diagnostic. La présente décharge serait à la fois classée avec une note de 5 et probablement une note de 2, il y a là un double classement possible, qui apparaît contradictoire.

Un des critères de notation du diagnostic simplifié

Dans la page dédiée à cet inventaire sur le site géorisques, le BRGM indique bien que cet inventaire a des limites notamment sur les informations connues. La localisation précise est également citée comme une limite. L’emplacement mentionné dans le dossier du BRGM est pointé à l’ouest de la route de Sainte-Catherine, il n’y a pas de périmètre défini précisément. Des habitants ont soutenu, photographie à l’appui, qu’il y avait eu des dépôts à l’est de cette route, encore plus près du Jaudy donc (le Jaudy est le fleuve côtier qui se jette dans la mer). Rien, à notre connaissance, ne permet de savoir si cette zone a été nettoyée de ses anciens déchets.

Dépôt Est de l'ancienne décharge (de l'autre côté du bosquet)

Différents habitants ont livré leurs récits de cette époque. Certains d’entre eux disent avoir connu cette décharge depuis les années 1970. L’outil « remonter le temps » de l’IGN laisse voir un terrain dégradé dès 1970 et toujours dégradé en 1979, ce qui laisse deviner une activité de plus de vingt ans minimum. Un habitant retraité raconte qu’il est intervenu plusieurs fois sur cette ancienne décharge, car il était pompier. Il y a connu des départs de feu. Mais à la fin, il explique que plus personne ne voulait y aller car « c’était dégueulasse ». Il se souvient aussi de l’époque où c’était un cheval avec une remorque qui emmenait les ordures sur le dépotoir, puis après est arrivé le camion motorisé. Quant aux déchets déversés, ce même habitant indique qu’il y avait des déchets hospitaliers avec des seringues notamment, il y avait du métal tel que du cuivre qu’une foraine, vivant à proximité, allait récupérer. Cette même personne a indiqué qu’elle ne comprenait pas comment « ils » ont pu mettre une culture de maïs par-dessus les déchets. Cette assertion est infirmée par d’autres habitants (retraités également) pour qui il n’y a jamais eu d’ordures sous le champ de maïs. La présence de cette culture juste à côté du massif souterrain de déchets peut poser question quant à son innocuité sanitaire. Ce champ de maïs est cultivé depuis plusieurs décennies. D’autres témoins de l’activité passée du site évoquent la présence de machines à laver notamment. Ils ont affirmé également que les déchets débordaient sur la route, que des tonnes d’huîtres du Jaudy ont été polluées à l’époque de l’activité de la décharge.

Certains disent se souvenir à l’époque du lycée qu’il y avait « une déchèterie » 4, mais ils ne savent plus où. D’autres habitants hélés durant leur promenade n'avaient pas connaissance de l'existence d'une ancienne décharge ici. En tout cas, aucun habitant n’a dit être au courant que la décharge allait faire l’objet d’une réhabilitation. La commune a indiqué aux décheticiens qu’il n’y avait jusqu’alors pas eu de communication sur ce projet car elle est en attente de la priorisation des sites par le BRGM. Aussi, la commune a assuré détenir des archives sur cette décharge. Elle a affirmé également que des habitants ou d’anciens élus doivent avoir en mémoire des informations sur ce sujet. Interrogé à ce sujet, la commune a dit ne pas avoir eu de sollicitations du BRGM jusqu’alors pour recueillir la mémoire des habitants. Cela pourrait être fait plus tard car cela est prévu dans la partie du guide dédiée au diagnostic intitulée « visite de site et enquête de terrain » :

« Réaliser une interview des personnes ayant une bonne connaissance du site et de son
historique 
»

Ce même guide du BRGM à destination des maîtres d’ouvrage public (présenté plus loin) mentionne la possibilité de clôturer le site (pas le cas actuellement) et de mettre en place des « panneaux d’affichage » ou plus de « panneaux d’informations » si besoin comme mesure d’urgence et/ou de mise en sécurité du site.

Produit chimique photographié sur l'ancienne décharge par un habitant

"Régler" le problème, mais comment ?

Le guide édité par le BRGM pour la gestion des anciennes décharges littorales par les maîtres d’ouvrage public (communes ou intercommunalités) doit les orienter pour réaliser des études et éventuellement les réhabiliter si les sites sont classés à « enjeux moyens » ou « forts ». Cette réhabilitation pourrait se faire « Si un ou plusieurs impacts de la décharge sur la population et son environnement ont été mis en évidence au travers des études préalables… ». Si un ou plusieurs impacts sont détectés, alors le guide du BRGM liste plusieurs scénarios envisageables (seuls ou combinés) :
- Aucun travaux ;
- Évacuation de tout ou partie des déchets ;
- Remodelage et couverture ;
- Revégétalisation ;
- Confinement vertical et ouvrages de protection ;
- Surveillance environnementale ;
- Restriction(s) d’usage(s).

Interrogé à ce sujet, la Mairie de Tréguier a indiqué attendre le retour du BRGM quant à la priorisation des sites à diagnostiquer dans les Côtes-d’Armor.

Il est évident que tous les travaux n’ont pas la même ampleur. Ici une évacuation totale ou partielle (due à la présence de déchets hospitaliers ou chimiques dangereux avérés) impliquerait de raser le bosquet, et d’excaver un massif « profond » selon les dires d'un habitant. L’évacuation en installation de stockage de déchets dangereux (ISDD) est un des scénarios de gestion envisagé par le guide du BRGM. Ce qui s'apparente à déplacer le problème dans une installation plus sécurisée, qui fera peut-être elle-même l'objet d'une opération semblable dite de réversibilité du stockage plus tard.

Parmi tous les critères permettant de déterminer si la décharge est à enjeu faible, moyen ou fort, il y le critère population. Un des deux sous-critères est la densité de population dans un rayon de 500m. L’outil « mesurer une distance » du site Géoportail permet de s’assurer ici que plusieurs dizaines de foyers sont dans ce rayon voire plus d’une centaine. Ce sous-critère devrait obtenir une note de 3 voire 5 donc.

Capture d'écran du critère population et de sa notation associée dans le guide du BRGM

Un autre critère « la nature du dépôt » devrait obtenir une note élevée. En effet, ce site à accueilli des ordures ménagères et assimilés et des déchets dangereux, et qui plus est il y a eu des départs de feu et du brûlage.

Photo d'archive d'un camion pompier présent sur la décharge enfumée

Outre-Quiévrain, en Belgique, l'organisme public flamand vient de cartographier 2500 anciennes décharges (OVAM, 2022). Toutes auront un diagnostic du sol d'ici 2028. L'ambition est toute autre, dans un pays moins peuplé et qui est plus à l'étroit que son voisin français en termes de surface. En France, ces dizaines de réhabilitations littorales masquent le gros du contingent des anciennes décharges qui se situe dans les terres et certaines sont proches des cours d'eau. Elles peuvent aussi relarguer des déchets par érosion ou suite à un événement climatique violent par exemple, et ces déchets (dont du plastique) in fine, finiront en mer tôt ou tard.

Ces éventuels travaux sur Tréguier pourraient faire remonter à la surface des déchets mais également des moments douloureux pour certains habitants qui pourraient de nouveau subir des nuisances (déjà trop nombreuses à l'époque selon certains) liées à la réhabilitation.

Pour aller plus loin

Les décheticiens, 2021. Les anciennes décharges, des voisines oubliées embarrassantes : 288 recensées en Indre-et-Loire.

Sources

BRGM, 2022. Guide méthodologique de gestion des anciennes décharges situées sur ou à proximité du littoral.
Géorisques, 2022. Décharges littorales soumises à aléas.
Gouvernement, 2020. Plan d’actions « zéro déchet plastique en mer » (2020-2025)
Gouvernement, 2021. Tremblements de terre et séismes en France.
Milieu Marin France, 2021. Publication de la limite terre-mer.
République Française, 2022. Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la préservation de l'Océan mondial, à Brest le 11 février 2022.
République Française, 2022. Géoportail.
VRT, 2022. L'ovam a cartographié plus de 2500 anciennes décharges en Flandres

  1. Bureau de Recherches Géologiques et Minières[]
  2. il existe de nombreuses façons de délimiter le trait de côte[]
  3. Ils ont préféré rester anonymes.[]
  4. Comprendre décharge ici[]
Nota bene : cet article a été publié à une date qui correspondait peut-être à l’époque à un contexte différent de celui d’aujourd’hui. Les informations qu'il vous propose ne sont peut-être plus à jour. En cas d’erreurs ou d’inexactitudes, merci d’aider à les corriger en me communiquant vos remarques et commentaires.
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